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L’insuffisance professionnelle, les 4 règles à savoir.
L’insuffisance professionnelle se définit comme l’incapacité objective et durable d’un salarié à exécuter de façon satisfaisante un emploi correspondant à sa qualification. Elle se caractérise par une mauvaise qualité du travail due soit à une incompétence professionnelle, soit à une inadaptation à l’emploi. Elle ne se confond pas nécessairement avec une insuffisance de résultats, et doit être distinguée de la faute professionnelle justifiant un licenciement disciplinaire.
- L’insuffisance professionnelle n’est jamais fautive.
Par définition, seul un comportement volontaire du salarié est susceptible d’être qualifié de faute. L’insuffisance professionnelle résulte, elle, d’un comportement involontaire du salarié. Par conséquent, elle ne peut justifier un licenciement disciplinaire.
Si l’employeur choisit néanmoins cette voie, en l’absence de fait caractérisant ne serait-ce qu’une faute ordinaire, le licenciement se trouve nécessairement dépourvu de cause réelle et sérieuse, peu important la cause de l’insuffisance qu’il avance.
Rappelons toutefois que l’employeur est en droit de reprocher au salarié à la fois son insuffisance professionnelle et un motif disciplinaire.
Par ailleurs, si l’insuffisance professionnelle ne revêt pas, en principe, un caractère fautif, la jurisprudence admet qu’il en va différemment lorsque cette insuffisance résulte d’une abstention volontaire ou d’une mauvaise volonté délibérée du salarié. En effet, dans ce cas-là, l’employeur aura la possibilité de prononcer un licenciement pour faute à l’encontre du salarié, ce dernier ayant fait preuve d’une négligence fautive (Cass. soc. 23-6-2010 n° 09-40.073).
Si le principe édicté par la jurisprudence semble clair, la réalité ne l’est pas toujours et il n’est pas toujours aisé de distinguer la frontière entre l’insuffisance professionnelle et la négligence fautive, entre l’erreur révélatrice de l’incompétence du salarié et celle caractérisant un manquement fautif de sa part.
- L’insuffisance professionnelle n’est pas forcément une insuffisance de résultat.
L’insuffisance professionnelle d’un salarié peut se traduire par un manque de résultats, en particulier lorsque l’intéressé a convenu avec l’employeur d’objectifs chiffrés.
Toutefois, l’insuffisance professionnelle et l’insuffisance de résultats ne recoupent pas nécessairement les mêmes réalités. Il peut y avoir insuffisance professionnelle si le salarié n’exerce pas ses fonctions de manière satisfaisante, sans que cette carence ne se traduise nécessairement par de mauvais résultats.
De même, un salarié peut ne pas atteindre les objectifs quantitatifs ou qualitatifs fixés par l’employeur sans pour autant avoir manifesté une quelconque insuffisance dans ses fonctions.
La notion d’activité insuffisante ne se confond pas avec l’insuffisance des résultats qui peut exister même lorsque le salarié manifeste une activité professionnelle conforme à celle imposée par l’employeur.
- L’insuffisance professionnelle doit reposer sur des critères objectifs.
L’appréciation de l’insuffisance professionnelle d’un salarié relève en principe du seul pouvoir de direction de l’employeur. Mais ce dernier doit, en tout état de cause, invoquer des faits objectifs, précis et vérifiables, imputables au salarié pour justifier le licenciement.
Le juge va vérifier que l’évaluation faite par l’employeur s’inscrit dans une gestion du personnel cohérente et que le salarié a montré des insuffisances dans un poste qui correspondait à ses qualifications.
Confronté à un problème d’insuffisance professionnelle, l’employeur n’a en principe pas d’obligation de proposer au salarié concerné un poste de travail plus adapté à ses capacités, alors même qu’il en aurait la possibilité compte tenu des postes disponibles dans l’entreprise.
Toutefois, certaines dispositions conventionnelles peuvent limiter le droit de résiliation unilatérale de l’employeur en lui imposant une obligation de reclassement interne comme préalable au licenciement.
- L’insuffisance professionnelle se qualifié au regard de l’obligation d’adaptation de chaque employeur.
Conformément à l’article L. 6321-1 du code du travail, l’employeur doit assurer l’adaptation de ses salariés à leur poste de travail et veiller au maintien de leur capacité à occuper un emploi compte tenu de l’évolution des technologies, des organisations et des emplois.
Il doit donc proposer à ses salariés les actions de formation nécessaires, à savoir une formation adéquate et un temps de formation correct leur laissant un laps de temps suffisant pour s’adapter à un nouveau matériel ou à de nouvelles fonctions.
Un employeur ne peut donc invoquer l’insuffisance professionnelle que si tous les moyens ont été donnés au salarié pour qu’il puisse faire ses preuves en temps et en formation.
Tel n’est pas le cas lorsque l’employeur n’a pas mis en place la formation spécifique et l’accompagnement suffisants qu’exigeait l’exécution de tâches nouvelles sur un nouveau logiciel (Cass. soc., 20 mai 2009, n° 07-42.945).
Tous les organismes qui traitent des données personnelles doivent mettre en place des mesures pour prévenir les violations de données et réagir de manière appropriée en cas d'incident. Les obligations prévues par le RGPD visent à éviter qu’une violation cause des dommages ou des préjudices aux organismes comme aux personnes concernées.
Les nouvelles obligations concernant les violations de données sont prévues par les articles 33 et 34 du RGPD. Elles précisent l’obligation générale de sécurité que doivent respecter les organismes qui traitent des données à caractère personnel.
Au titre de ce principe essentiel, ces organismes doivent mettre en place des mesures visant à :
prévenir toute violation de données
réagir de manière appropriée en cas de violation, c'est-à-dire mettre fin à la violation et minimiser ses effets.
Ces dispositions visent à préserver à la fois :
les responsables du traitement : afin de protéger leur patrimoine informationnel, en leur permettant notamment de sécuriser leurs données ;
les personnes affectées par la violation : afin d'éviter qu'elle ne leur cause des dommages ou préjudices, en leur permettant notamment de prendre les précautions qui s’imposent en cas d'incident.
Il est dès lors recommandé que les organismes qui traitent des données personnelles (responsable du traitement ou sous-traitant) prévoient et mettent en place des procédures globales en matière de violation de données personnelles. Ces procédures doivent concerner l’ensemble du processus : la mise en place de mesures visant à détecter immédiatement une violation, à l’endiguer rapidement, à analyser les risques engendrés par l’incident et à déterminer s’il convient de notifier l’autorité de contrôle, voire les personnes concernées. Ces procédures participent ainsi à la documentation de la conformité au RGPD.
Qu’est-ce qu’une violation de données ?
L’article 4.12) du RGPD définit une violation de données à caractère personnel comme
une violation de la sécurité entraînant, de manière accidentelle ou illicite, la destruction, la perte, l'altération, la divulgation non autorisée de données à caractère personnel transmises, conservées ou traitées d'une autre manière, ou l'accès non autorisé à de telles données.
Il s’agit de tout incident de sécurité, d’origine malveillante ou non et se produisant de manière intentionnelle ou non, ayant comme conséquence de compromettre l’intégrité, la confidentialité ou la disponibilité de données personnelles.
Exemples :
suppression accidentelle de données médicales conservées par un établissement de santé et non sauvegardées par ailleurs ;
perte d’une clef USB non sécurisée contenant une copie de la base clients d’une société ;
introduction malveillante dans une base de données scolaires et modification des résultats obtenus par les élèves.
Les obligations des responsables du traitement concernant les violations de données personnelles, et notamment leur notification à la CNIL et aux personnes concernées, sont définies aux articles 33 et 34 du RGPD.
Qui est concerné ?
Tous les organismes, publics comme privés et quelle que soit leur taille, sont soumis à ces obligations dès lors qu’ils traitent des données personnelles et qu’ils ont connaissance d’une violation de données personnelles. Elles ne sont plus réservées, comme avant le RGPD, aux seuls fournisseurs de services de communication électronique.
Les sous-traitants, qui traitent des données personnelles pour le compte d’un organisme responsable du traitement, ont également des obligations en matière de violation : ils doivent en particulier alerter l’organisme de tout incident de sécurité dans les meilleurs délais afin qu’ils puissent remplir ses obligations.
Alors que le marché de l’emploi redémarre progressivement en France, le groupe Randstad s’est penché sur l’impact de la Covid-19 sur le sens au travail. Il en ressort que plus d’un Français sur quatre (29%) a le sentiment d’occuper un bullshit job.
Le bullshit job, terme, popularisé par l’anthropologue américain David Graeber, désigne un emploi inutile, dont on ne perçoit pas le sens. Pour 16% du panel, la crise du Covid-19 a agi comme un révélateur.Samuel Durand, auteur et spécialiste des transformations du travail, explique ainsi que le confinement nous a mis face à nous-mêmes et nous a donné le temps d’une réflexion que nous ne souhaitons pas avoir en temps normal. “Et si mon métier était un bullshit job ?” Ce sentiment d’inutilité, voire d’escroquerie, touche de plus en plus de métiers. “Une fois que nous nous sommes interrogés sur la réalité de notre travail, vient le temps de la quête de sens.”Afin de remédier à cette situation et retrouver un intérêt professionnel, les Français envisagent des ajustements de carrière plutôt qu’un changement profond. 17% d’entre eux pensent redonner du sens à leur travail en conservant leur poste mais dans un secteur différent. 12,5% estiment qu’il suffit de changer de poste dans leur entreprise.Les métiers de « première ligne » (infirmier, employé dans la grande distribution, opérateur dans l’agroalimentaire …), glorifiés en début de crise, se révèlent peu attractifs. Seul 2% du panel interrogé occuperait ce type de poste pour s’y épanouir. Lorsqu’on les interroge sur leur envie d’un emploi plus porteur de sens une fois la crise passée près d’un tiers (30%) des Français envisage une mobilité professionnelle.
Frank Ribuot, Président du groupe Randstad France
Frank Ribuot« Le sens au travail est un déterminant essentiel dans l’emploi. Avant la crise, ce paramètre jouait un rôle croissant pour attirer ou retenir les talents. La crise du Covid-19, et notamment le recours massif à l’activité partielle, ont fait voler en éclat les certitudes d’un certain nombre de salariés quant à leur rôle et l’importance de leur fonction. A cela s’ajoutent les interrogations qui pèsent sur le marché de l’emploi pour les mois à venir, qui risquent de voir primer la sécurité de l’emploi sur le sens au travail. Tout l’enjeu pour les entreprises va être de recréer ce lien de confiance avec les collaborateurs et cultiver le sentiment d’utilité qu’ils ont besoin d’éprouver. La sortie de crise doit être l’occasion de revoir la culture managériale, de favoriser l’autonomie et la prise de décision des collaborateurs. Il est capital de réinsuffler une vision partagée du rôle de l’entreprise. Un salarié qui a le sentiment d’occuper un emploi inutile est un salarié malheureux et démobilisé. Dans le contexte de reprise, les entreprises ont plus que jamais besoin de chacun »«Les «bullshit jobs» se sont multipliés de façon exponentielle ces dernières décennies»
Carrières
Nos sociétés échouent à utiliser la technologie pour favoriser les activités utiles et le temps libre, explique l’anthropologue David Graeber
Propos recueillis par Marie Charrel (Le Monde)
Publié lundi 17 septembre 2018 à 11:47
Modifié lundi 17 septembre 2018 à 11:48
Pendant cette année des 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques. La cinquième porte sur «l’économie inclusive». Celle-ci vise à mieux tenir des enjeux écologiques, éthiques et égalitaires.
Nous cherchons des idées, des modèles et des personnalités qui, chacun à leur manière, développent une économie et une finance plus intelligentes, qui contribuent à mieux répartir ce qu'elles génèrent entre toutes les parties concernées.
En 2013, il publiait un article choc sur le sujet: d’innombrables salariés de la finance, du marketing ou du secteur de l’information sont aujourd’hui convaincus d’occuper des emplois inutiles, absurdes, voire nuisibles pour la société. Dans son truculent essai Bullshit Jobs («Boulots à la con»), paru le 5 septembre aux Editions Les liens qui libèrent, David Graeber, anthropologue et professeur influent de la London School of Economics, explore les racines de ce phénomène, dont les conséquences ne se limitent pas à la souffrance professionnelle. Car au-delà, explique-t-il, notre société entière échoue à utiliser le progrès technologique comme un outil de libération des individus.
Le Monde: Les emplois inutiles que vous décrivez n’ont-ils pas toujours existé?
David Graeber: Oui, mais ils se sont multipliés de façon exponentielle ces dernières décennies. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter les salariés conscients de la faible utilité de leurs emplois, comme ceux rencontrés pour ce livre: le consultant, dont les rapports ne sont lus par personne, l’assistant brassant de l’air car son chef a besoin de justifier sa position hiérarchique, l’avocat d’affaires gagnant de l’argent uniquement grâce aux erreurs du système… Des millions de personnes souffrent aujourd’hui d’un terrible manque de sens, couplé à un sentiment d’inutilité sociale. Ce qui peut sembler paradoxal: en théorie, l’économie de marché, censée maximiser les profits et l’efficacité par le jeu de la concurrence, ne devrait pas permettre à ces jobs peu utiles d’exister.
Comment expliquer leur prolifération?
Par bien des aspects, le système où nous vivons relève moins du capitalisme que d’une forme de féodalité managériale. Depuis les «trente glorieuses», les salaires ont décroché par rapport aux profits. Ces derniers sont captés par le secteur financier, qui les redistribue à un petit nombre de personnes, comme au Moyen Age, par le biais d’un jeu de strates et de hiérarchies complexe. Dit autrement: la finance d’aujourd’hui contribue peu à la fabrication de biens et services – et donc de valeur. Une grande partie des profits des banques américaines provient ainsi des frais et pénalités infligés aux clients ne respectant pas leurs règles. Une bonne partie provient également de l’achat et vente de dettes contractées par d’autres.
Le problème se résume-t-il à la montée en puissance de la finance depuis quarante ans?
Pas seulement. Il y a un malentendu fondamental lorsque l’on décrit le passage de l’industrie aux services de nos sociétés durant le XXe siècle. La part des services traditionnels – restauration, coiffeurs… – est en effet restée stable au fil des décennies, autour de 20% de la main-d’œuvre. En revanche, celle liée aux emplois du secteur de l’information au sens large – informatique, finance, assurance, communication… – a explosé. C’est là qu’une bonne partie des bullshit jobs se concentrent.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, être payé pour ne pas faire grand-chose engendre une grande souffrance morale. Pourquoi?
Les hommes tirent leur bonheur du sentiment d’avoir prise sur le monde. De contribuer à sa bonne marche, d’une façon ou d’une autre. La violence spirituelle qu’engendre l’absence de sens des bullshit jobs, tout comme le sentiment d’inutilité et d’imposture, est destructrice, moralement et physiquement.
Pourquoi les salariés concernés ne se révoltent-ils pas?
Comment le pourraient-ils? Le travail est aujourd’hui une part déterminante de notre identité – lorsqu’un inconnu vous demande ce que vous faites, vous répondez par votre métier. Tel est le paradoxe de l’emploi contemporain: même lorsque les personnes détestent leur job, elles y restent profondément attachées. Beaucoup tirent même leur dignité précisément du fait qu’elles souffrent au travail. Cela tient à notre conception théologique du travail, enracinée dans la chrétienté: il est un devoir, il est le propre de la condition humaine et «forge» le caractère. Celui qui ne fait pas sa part est indigne. Cette vision est, en outre, l’autre face du consumérisme: on souffre au travail pour s’autoriser ensuite à consommer une fois rentré à la maison.
Pourquoi les métiers les plus utiles socialement, comme les infirmières ou les instituteurs, sont-ils si peu considérés?
Ils sont également mal payés: on observe une relation inverse entre la valeur sociale d’un emploi et la rémunération que l’on en tire. C’est vrai pour tous les jobs liés au soin des personnes (à l’exception des médecins). Ces emplois engendrent une forme de «jalousie morale», c’est-à-dire un ressentiment face aux activités dénotant une plus grande élévation morale. Tout se passe comme si la société entière songeait: les infirmiers, les instituteurs, eux, ont la chance de compter dans la vie des autres, ils ne vont pas en plus réclamer d’être bien payés! Il en va de même avec les artistes.
Ce ressentiment nourrit-il le populisme?
Oui. Aux Etats-Unis, le populisme de droite a deux caractéristiques: le respect du corps militaire et la haine des élites progressistes, en particulier culturelles. Les deux sont liés. Pour les enfants des classes populaires, intégrer l’«intelligentsia» est un rêve plus inaccessible encore que celui de gagner de l’argent, car cela exige des réseaux dont ils ne disposent pas. Pour eux, la seule institution offrant une possibilité d’ascension sociale est l’armée.
En 1930, Keynes prédisait que l’automatisation des tâches permettrait de limiter le temps de travail à vingt heures par semaine. Pourquoi cela ne s’est-il pas produit?
C’est l’autre paradoxe de l’époque: alors que nos grands-parents rêvaient que l’automatisation libère leurs enfants des travaux difficiles, nous craignons aujourd’hui que les robots ne prennent nos emplois. Mais si cela se produit, et que plus personne ne touche de salaire, qui consommera les biens fabriqués pas les machines? Nos économies échouent à utiliser l’automatisation pour libérer les individus des bullshit jobs, parce qu’elles sont incapables de concevoir une autre organisation, où le travail tiendrait une place différente.
Cette libération pourrait passer par l’instauration d’un revenu de base, selon vous. Quels sont les obstacles?
En grande partie, la conception théologique du travail que nous avons évoquée. Les sceptiques disent: si l’on donne un revenu à tout le monde, certains en profiteront pour ne rien faire, ou deviendront des mauvais poètes dont on n’a pas besoin. Mais en quoi serait-ce pire que les jobs absurdes d’aujourd’hui? Au moins, les individus seraient plus heureux. Nous passons nos journées à rêver de ce que nous pourrions faire si nous avions du temps, mais politiquement, nous ne sommes pas prêts. Au cours des millénaires, nombre de sociétés sont pourtant parvenues à une organisation où l’occupation du temps libre n’était pas un problème, et où des classes entières n’étaient pas contraintes de consacrer leur vie à des activités qu’elles haïssent.
Bullshit Job : en français un « job à la con ».
C’est un emploi qui est si totalement inutile que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence.
Il ne faut pas confondre bullshit job et job de merde. Un job de merde est un travail difficile et souvent mal payé, mais qui est utile pour la société. Par exemple, travailler pour la hotline d’une entreprise et recevoir des appels de clients mécontents toute la journée est un job de merde (et tout ça pour un salaire de misère), mais ce n’est pas un bullshit job.
Les bullshit jobs se trouvent principalement dans les grandes entreprises du privé et les administrations publiques. Dans les petites entreprises les gens ont tendance à effectuer un travail concret dont l’utilité est facile à mesurer, l’employé n’est pas noyé dans la masse.
L'anthropologue américain David Graeber a écrit un livre consacré à l’étude des bullshit jobs.
Voici quelques catégories de job à la con dont il parle dans son livre :
• Les larbins. Les jobs de larbins sont ceux qui ont pour seul but de permettre à quelqu'un de se sentir important. «Il existe encore des boulots de domestiques à l'ancienne, soutient David Graeber. À travers l'Histoire, les riches et les puissants ont eu tendance à s'entourer de serviteurs, de clients, de flagorneurs et autres laquais.»
• Les rafistoleurs. Qui sont les rafistoleurs ? Ceux dont le job n'a d'autre raison d'être que les anomalies qui entravent le bon fonctionnement une organisation. Ils sont donc là pour régler des problèmes qui ne devraient plus exister si ces anomalies avaient été corrigées. «Les premiers exemples de rafistoleurs auxquels on pense, ce sont des subalternes dont le boulot est de réparer les dégâts causés par des supérieurs hiérarchiques négligents ou incompétents», nous dit le livre Bullshit Jobs.
• Les cocheurs de case. Il s'agit d'employés dont la seule principale raison d'être est de permettre à une organisation de prétendre faire quelque chose qu'en réalité elle ne fait pas. Souvent on assiste au phénomène de la réunionnite : des réunions sans cesse, pour le principe, et sans intérêt apparent ni aucune prise de décision. Graeber explique que dans la majorité des cas, les cocheurs de case sont tout à fait conscients que leur job n'aide en rien la réalisation du but affiché. Pire encore : il lui nuit, puisqu'il détourne du temps et des ressources. «L'essentiel de mon travail consistait à interviewer les résidents afin de noter leurs préférences personnelles dans un formulaire, explique ainsi une employée qui était chargée de coordonner les activités de détente dans une maison de repos. Les résidents savaient très bien que c'était du pipeau et que personne ne se souciait de leurs préférences.»
• Les petits chefs. C'est peut-être le profil le plus connu... et le plus détesté aussi. Les petits-chefs se divisent en deux sous-catégories. Ceux du premier type n'ont qu'une fonction : assigner ou déléguer des tâches à d'autres. Ils peuvent être considérés comme le reflet inversé des larbins : ils sont tout aussi superflus, mais au lieu d'être les subordonnés, ce sont les supérieurs. Si cette première sous-catégorie est inutile, la seconde est nuisible : il s'agit des petits chefs dont l'essentiel du travail consiste à créer des tâches inutiles qu'ils confient à leurs subalternes, ou même à créer de toutes pièces des jobs à la con.
Multiplication des réunions, de la paperasse, des couches hiérarchiques, des sous-traitants… le pourcentage de jobs à la con dans le monde du travail serait monté en flèche, un phénomène en partie lié au gonflement du secteur de l’information, et de toutes les formes de travail immatériel. Des réunions interminables au cours desquelles des gens aux titres compliqués ("coordinateurs de la dynamique de la marque", "responsables de la vision prospective") déroulent des présentations Power Point, des rapports, des graphiques sur des sujets pour lesquels rien ne sera finalement jamais décidé.
Le problème principal posé par les jobs à la con, c'est que si l'on devait tous les supprimer, cela aboutirait assurément à augmenter le chômage dans proportions très importantes.
Le job à la con a donc une fonction sociale car il offre un salaire en échange du temps passé par l’employé à s’ennuyer au bureau. Parfois l’employé s’ennuie dans son job à la con et n’aime pas ce travail mais son niveau d’irritation n’est pas suffisant pour prendre le risque de passer à autre chose.
En principe quelqu’un qui bosse majoritairement en télétravail ne peut pas tomber dans les catégories « petit chef », larbin et « cocheurs de case». En effet le télétravail implique une organisation des équipes où ces «activités à la con» ne peuvent pas apparaître.
Un employé en télétravail peut être un rafistoleur. Par exemple un développeur informatique peut maintenir un système informatique obsolète car mettre en place un nouveau système informatique est jugé trop coûteux.
Prêt à trouver un job de rafistoleur en télétravail (humour...) ? ;)
L'héritage des grandes invasions : quand les Romains ont tout changé
L’héritage des grandes invasions 3/6 - « Nos ancêtres les Gaulois... », proclamaient autrefois les livres d'histoire. Sauf que d'autres peuples ont aussi participé à la fondation de ce qui sera plus tard la France. Comme les Romains.
En 51 avant J.-C., avec la reddition du dernier bastion gaulois d'Uxellodunum, un an après la défaite d'Alésia, la Gaule n'est plus indépendante mais gallo-romaine... Une invasion qui a complètement changé, voire éradiqué, le mode de vie de nos ancêtres. Tout commence en - 58 avec Jules César et la guerre des Gaules. Sept décennies après la première implantation romaine sur le territoire de l'actuelle France, du côté de Narbonne, le conquérant joue sur les rivalités entre les différentes tribus gauloises et soumet grâce à cette tactique l'ensemble de la Gaule en six ans.
« A cette époque, la Gaule est simplement une zone géographique divisée en trois parties n'ayant aucun rapport entre elles au niveau de la langue et de la culture. Une soixantaine de petits Etats constamment en guerre les uns contre les autres font des prisonniers, qu'ils vendent comme esclaves aux Romains », explique Jean-Paul Demoule, archéologue et professeur à l'université Paris-I.
La culture gauloise disparaît
En 52 avant J.-C., les Gaulois forment cependant une grande coalition regroupant la plupart des tribus dont Vercingétorix, originaire d'Avern (l'Auvergne actuelle), est désigné chef. Mais cela ne suffit pas : les Gaulois sont vaincus. « C'est une invasion très violente, poursuit le spécialiste. On compte au moins 500 000 Gaulois morts, sur une population estimée à 10 millions de personnes, plus 500 000 emmenés en esclavage à Rome. » En quelques générations, les Gaulois perdent complètement leur culture, leur langue, leur religion, dont il ne reste quasiment aucune trace.
Un peuple de conquérants
La Gaule reste romaine jusqu'aux invasions barbares. Pendant quatre cent soixante ans, les Romains ont parfaitement intégré le territoire et sa population dans leur empire. De nouvelles structures politiques et administratives sont apparues, les routes et les paysages redessinés, les villas — de grands domaines agricoles — ont poussé comme des champignons. Une véritable « romanisation » amplifiée par le fait que les Gaulois, à commencer par leurs élites, s'appliquent plus à imiter leurs vainqueurs qu'à conserver leurs traditions.
Les esclaves sont omniprésents dans la civilisation romaine antique. Heureusement qu’il y avait des Romains plus sympas que d’autres, mais leurs conditions de vie et de travail sont le plus souvent très difficiles.
3 types d’esclaves:
-Les esclaves sont souvent des prisonniers de guerres (il fallait bien défendre son pays! Au moins ils seront esclaves pour la bonne cause on va dire).
-Un enfant d’esclave est esclave dès la naissance. (C’est pas juste, il a rien demandé lui! )
-Un citoyen romain pouvait aussi être condamné à l’esclavage. Il n’a plus de droits de citoyen… Il devient esclave en gros.
Le statut de l’esclave:
Pour les Romains, l’esclave est une « chose », il est considéré comme un objet. Si deux esclaves veulent vivre en couple (oui, ils avaient quand même le droit!), il leur faut l’autorisation de leur maître (faut pas en demander trop non plus!).
L’esclave doit obéissance à son maître (c’est le principe d’un esclave), du coup le maître en profite, et il fait faire à l’esclave toutes les tâches les plus difficiles et les plus pénibles, et bien sûr, l’esclave n’est pas payé (oui, les Romains n’ont aucune pitié!), sauf les plus chanceux mais bien sûr, cela reste très rare! Si un esclave cause des problèmes à une personne libre, le maître peut livrer l’esclave à cette personne. Mais (parce qu’il y a un mais!), si une personne libre cause des problèmes à un esclave, le maître peut exiger réparation de cette personne (heureusement qu’il y a justice dans ce monde de brutes). Il ne faut pas se fier aux rumeurs car les maîtres peuvent aussi être punis pour violence ou cruauté envers leurs esclaves!
Les métiers des esclaves:
Les esclaves effectuaient différents travaux. -Les travaux les plus pénibles, c’est-à-dire le travail à la mine, les manœuvres, les travaux agricoles (ramassage des olives, mise en culture des champs…)… Ils y laissaient souvent leur vie.
-Les esclaves pouvaient aussi être des gladiateurs mais il y avait deux types de gladiateurs. Soit ils savaient se battre grâce à un passé militaire et ils étaient choisis (eh bien tant mieux pour eux!) ; soit, au contraire, c’étaient les victimes et ils étaient désignés. Évidemment, vous vous doutez bien que leur espérance de vie était très faible.
L’esclave de la famille: le famulus
Contrairement aux préjugés, chaque famille romaine possède au moins un esclave, qu’elle soit riche ou pauvre. Il y a plusieurs sortes d’esclaves dans la famille:
-La nourrice (nutrix) qui élève les enfants.
-La servante (ancilla). Elle est assez proche de ses maîtres et aide sa maîtresse à la toilette.
-Le valet (ministrus). Il est lui aussi proche de ses maîtres et aide son maître à revêtir sa toge. En fait c’est la servante pour les hommes.
-Les domestiques cuisinent, jardinent…
Sources: https://sites.google./sitcome/civilisationromaine/la-societe-romaine/l-esclavage
Pendant un siècle, les historiens ont plutôt étudié les grandes révoltes serviles, symbolisées par Spartacus, et la dure condition des esclaves de l'Antiquité romaine. Aujourd'hui, on met l'accent sur le dynamisme économique de ces hommes qui pouvaient aussi être chefs d'entreprise ou hauts fonctionnaires... Portrait de groupe contrasté.
Qui étaient les esclaves de l'Antiquité romaine ? De la fin du XIXe siècle jusqu'aux années 1970, on s'est surtout intéressé à eux comme à des prolétaires, comme à des exploités qui ne possédaient rien. On a étudié leurs révoltes, on les a analysées comme l'indice d'une conscience de classe avant la lettre. Cette façon de traiter des esclaves était conforme à ce qu'en avait dit Karl Marx, mais on ne la rencontrait pas seulement chez les historiens marxistes, loin de là.
Les trois grandes « guerres serviles » qui ont bouleversé le monde romain entre le IIe et le Ier siècle av. J.-C. [1] ont ainsi donné matière à des développements fournis. Moses I. Finley a souligné, à juste titre, que c'étaient, et de loin, les trois révoltes d'esclaves les plus importantes de toute l'histoire du monde, avec celle de Toussaint- Louverture à Haïti, à l'époque de la Révolution française. Toutes quatre « ont atteint les dimensions d'une véritable guerre, avec plusieurs milliers d'hommes en armes des deux côtés, avec des batailles en rase campagne, des sièges et des occupations de villes » [2]. A chaque fois, ces révoltes concernaient des bergers et des agriculteurs, décidés à protester contre la dureté de leur condition, et pour cela prêts à se rassembler, à se doter d'un chef reconnu par tous, et à combattre les armes à la main.
Le nombre de ces esclaves de la campagne avait en effet beaucoup augmenté par suite des conquêtes de Rome, entre le IIIe et le Ier siècle avant Jésus-Christ. A chaque guerre, des prisonniers étaient réduits en esclavage et vendus. En outre, la supériorité de Rome était à l'origine d'une activité de traite, de commerce d'esclaves, au profit des négociants italiens et des habitants de la péninsule. Les esclaves avaient fini par constituer la main-d'oeuvre indispensable à la bonne marche de l'économie romaine, aux champs comme dans les ateliers et les mines. C'étaient les classes dangereuses, les damnés de la terre de la Grèce et du monde romain…
DES MANAGERS À LA TÊTE D'UNE BOUTIQUE OU D'UN NAVIRE
Or, depuis vingt ans environ, on n'écrit plus de la même façon l'histoire des esclaves de l'Antiquité : en quelques années, les questions posées et les centres d'intérêt se sont considérablement modifiés, quoique la documentation reste à peu près la même. On ne nie certes pas la présence des grands troupeaux d'esclaves des IIe et Ier siècles av. J.-C., et il est sûr que les trois guerres serviles ont eu lieu. Mais, désormais, on insiste davantage sur les limites du phénomène « esclavagiste ». On remarque que, dans les domaines agricoles, la main-d'oeuvre servile était mêlée à une main-d'oeuvre libre, notamment saisonnière, et que, en dehors de l'Italie péninsulaire et de la Sicile, le nombre des esclaves était sans aucun doute plus réduit. D'ailleurs, après la révolte de Spartacus, il n'y a plus eu aucune grande insurrection d'esclaves.
L'attention des historiens s'est déplacée vers un autre groupe d'esclaves, moins nombreux à coup sûr, quoique peut-être aussi important économiquement, celui des gestionnaires, qu'on appelle parfois « esclaves managers » : un esclave pouvait, à la place de son maître, exploiter une boutique ou un navire. Le maître qui possédait beaucoup d'esclaves tirait donc profit, par leur intermédiaire, de diverses entreprises, et dans des secteurs économiques qui n'étaient pas nécessairement les siens.
Un spécialiste de droit romain de l'université de Rome, Andrea Di Porto, a écrit sur ce groupe un livre très érudit, mais aux conclusions tranchées [3]. Leur existence fait, selon lui, l'originalité de la société romaine antique, et il pense qu'elle explique les plus importantes réalisations de son économie. L'activité artisanale et commerciale des esclaves a en effet permis la production de beaux objets à un prix moindre et en plus grande quantité, par exemple la céramique fine qu'on appelle l'arétine fabriquée en Toscane actuelle pendant un siècle, au tournant de notre ère, et elle a favorisé la diffusion de tels objets parmi de plus larges couches de la population.
Les préoccupations de notre époque contribuent, bien sûr, à expliquer ce changement de perspective assez brusque. Au problème social de la classe ouvrière, qui a tant dominé la fin du XIXe siècle et le début de celui-ci, a succédé une réflexion plus poussée sur l'entreprise et l'entrepreneur. Une évolution semblable s'observe en histoire des techniques : les stratégies techniques des ingénieurs et des entrepreneurs tendent à être davantage étudiées, aux dépens des savoir-faire populaires de l'ouvrier, de l'artisan ou du cultivateur.
VENDUS PAR LEUR PARENTS À DES TRAFIQUANTS
Aujourd'hui, et en essayant de ne pas trop céder aux modes du moment, tout en reconnaissant ce que la recherche leur doit, que peut-on dire de la situation des esclaves dans la Rome antique ? Et d'abord, comment devenait-on esclave ?
De bien des façons. En premier lieu, évidemment, par la guerre. Les représentations de prisonniers barbares sont fréquentes, par exemple sur les monuments de triomphe. Par le vêtement, la coiffure, les armes, éventuellement même par les traits du visage, les artistes essayèrent de rendre des types ethniques précis. Ils figuraient aussi des femmes, seules ou avec des enfants, parfois personnifications des peuplades ou provinces vaincues. Le début de l'Epidicus , une comédie de Plaute, évoque le retour de l'armée après une expédition victorieuse ; les soldats démobilisés ramènent avec eux une foule de captifs. C'est le butin.
On pouvait également devenir esclave parce qu'on avait été capturé en mer par des pirates, ou victime de razzias de trafiquants. Là-dessus aussi, les comédies de Plaute fournissent de belles histoires. Le Poenulus raconte comment ont été volés les enfants de deux frères qui étaient riches et vivaient à Carthage. L'un avait un fils, l'autre deux filles ; tous trois ont été enlevés, transportés ailleurs, et vendus comme esclaves. On devine qu'à la fin de la comédie, tout le monde retrouve tout le monde, et que ces pauvres jeunes gens sont libérés.
Enfin, il arrive tout simplement qu'un proche effectue la vente, pour toucher une somme d'argent. On entend souvent parler de parents qui vendent leurs enfants en esclavage pour échapper temporairement à la misère. Saint Augustin par exemple, au début du Ve siècle, parle dans une lettre de trafiquants qui viennent en Afrique du Nord pour se réapprovisionner. Ils achètent aux parents un certain nombre d'enfants ; en outre, ils organisent des enlèvements, et transportent ensuite dans d'autres régions, de l'autre côté de la Méditerranée, le produit de leurs achats et de leurs rapines [4].
Légalement, les citoyens romains, notamment ceux d'Italie, ne pouvaient pas être réduits en esclavage. Mais les hommes et femmes libres des autres régions de l'empire étaient menacés par ce sort peu enviable.
A quoi ces esclaves étaient-ils employés ? Les guerres serviles que nous avons évoquées n'ont été possibles que parce qu'il y avait à l'époque beaucoup d'esclaves qui cultivaient la terre et gardaient les troupeaux. En Sicile, par exemple, de grands domaines, qui appartenaient auparavant au roi de Syracuse, étaient devenus propriété de l'État romain. Rome les loua à très long terme, et pour une faible redevance, à de riches notables, les uns romains, les autres siciliens. Ceux-ci y employaient une main-d'oeuvre d'esclaves — paysans, bergers ou bûcherons.
Quelques-uns des esclaves agriculteurs recevaient un lot de terre à cultiver avec leur famille, et devaient verser au propriétaire leur maître, en général une partie des récoltes. C'est ce qu'on appelle les « esclaves-colons ». Mais ils étaient sûrement très minoritaires. Sur les terres, la plupart des esclaves étaient employés par équipes, comme les esclaves des plantations américaines. Ils n'avaient pas de famille, vivaient très durement dans des cellules, des sortes de casernes, encadrés par des esclaves contremaîtres ou par un intendant, le vilicus , qui était lui aussi un esclave, mais dirigeait le domaine au nom du maître, et devait surveiller de très près les autres esclaves.
LES ESCLAVES DOIVENT-ILS TRAVAILLER ENCHAÎNÉ
Il leur était évidemment interdit de sortir du domaine. Le soir, le vilicus veillait à ce qu'ils soient dans leurs cellules pour la nuit. Certains, particulièrement forts, et jugés dangereux, violents, étaient même enchaînés de jour comme de nuit, et logés dans des cellules spéciales, de haute sécurité, qu'on appelait les ergastules. Les auteurs des traités agronomiques latins, Caton au IIe siècle av. J.-C., Varron au siècle suivant et Columelle Ier siècle ap. J.-C., déconseillent aux propriétaires de terres de faire travailler de tels esclaves enchaînés, car ils pensent qu'il faut miser sur une certaine compétence et sur le soin attentif du propriétaire, plutôt que sur la contrainte pure et simple. Les hommes enchaînés, dit Columelle, risquent de nuire au domaine plutôt qu'ils ne le mettent en valeur.
Combien y avait-il de ces esclaves exploités, paysans, bergers, ouvriers ou mineurs ? Cela dépend de l'idée qu'on se fait du nombre total des esclaves. Peut-on connaître ce nombre ? Les Romains ne nous ont transmis aucun chiffre à son sujet, et eux-mêmes ne savaient probablement pas combien il y avait en tout d'esclaves dans leur empire. On admet en général qu'il s'en trouvait plus en Italie qu'en Afrique du Nord ou qu'en Égypte. Un historien démographe du début du siècle, Julius Beloch, a réuni les maigres indices disponibles, et, pour l'Italie, a parlé de deux millions d'esclaves sur une population totale de six millions d'habitants. Par la suite, certains sont allés jusqu'à dire que l'esclavage concernait 40 % de la population italienne. Actuellement, on a tendance à réviser ces chiffres à la baisse. De toute façon, on pense qu'en dehors de l'Italie, à l'époque romaine, le nombre des esclaves était inférieur à 20 % de la population — et peut-être de très loin.
Quoi qu'il en soit, le fait que les esclaves aient toujours été minoritaires à l'époque romaine n'empêche pas que l'esclavage ait exercé une forte influence sur l'ensemble des institutions et de la société. Dans les États du sud des États-Unis, les esclaves n'ont jamais été plus du tiers de la population, et c'était pourtant, sans nul doute, une région « esclavagiste ».
Pour ce qui est des esclaves gestionnaires, les managers, ils étaient sûrement moins nombreux que ceux des domaines agricoles ou des mines, et il est encore plus difficile d'en estimer la quantité. Car ils vivaient plus dispersés et ne formaient pas de groupes aussi massifs. Certains habitaient chez leur maître, d'autres dans leur boutique ou leur atelier, ou dans un appartement indépendant. Il leur était possible d'avoir une concubine qui, certes, n'était pas légalement leur épouse et des enfants. Ils occupaient des fonctions d'artisan, de petit commerçant, de négociant parfois. Leur maître leur permettait de gérer une entreprise, un atelier, une boutique, une banque, un bureau de prêt d'argent — entreprises en général de petite taille, mais qui pouvaient rapporter gros, et dont le profit, d'une façon ou d'une autre, était partagé entre le maître et l'esclave : souvent, quand l'esclave achetait sa liberté, c'était avec ces profits réalisés dans son entreprise, et une partie des bénéfices revenait ainsi au maître. Cependant, l'esclave une fois libéré devait subvenir à ses besoins, ainsi qu'à ceux de ses enfants et de sa femme. L'affranchissement supposait donc une transaction, dont les détails nous sont malheureusement presque totalement inconnus.
LE PÉCULE, UN PETIT CAPITAL REMIS PAR LE MAÎTRE
Pour ces esclaves gestionnaires, il existait en fait trois types de situation. Dans le premier cas, l'esclave avait une fonction de gestionnaire sous les ordres directs de son maître ; il assurait les paiements de ce dernier ou tenait sa caisse : il était dispensator , trésorier, ou arcarius , caissier, ou bien encore agissait à la place de son propriétaire dans les limites de la légalité. Ce qui lui permettait parfois de gagner de l'argent, car, parallèlement aux affaires de son maître, il pouvait aussi mener les siennes propres, et par exemple prêter de l'argent à intérêt.
Le deuxième cas est celui des esclaves préposés : une boutique ou un atelier est exploité par le maître, mais par l'intermédiaire de l'esclave, qui a reçu des instructions sur les affaires qu'il doit mener. Si le maître possédait une boutique de banque modeste banque de dépôt, qui n'a rien à voir avec nos grands établissements de crédit, il la confiait à l'un de ses esclaves, qui devait lui rendre des comptes. Un contrat précisait, pour chaque cas particulier, les termes de cette « préposition » ce que l'esclave était autorisé à faire par son maître, et le maître était responsable des agissements de l'esclave dans la limite de la préposition qu'il avait conclue avec lui.
Le texte de la préposition devait être affiché de façon visible dans la boutique ou dans l'atelier, et les clients avaient intérêt à le lire, car, s'ils concluaient avec l'esclave des affaires qui n'étaient pas incluses dans ces dispositions, ils risquaient d'y perdre de l'argent.
Le troisième cas était celui du pécule. Beaucoup d'esclaves travaillant dans le commerce, la fabrication ou la finance recevaient de leur maître un petit capital, le pécule, qui, dans une certaine mesure, leur appartenait en propre : ils n'en étaient pas juridiquement propriétaires, puisqu'ils étaient eux-mêmes propriété de leur maître. Mais on reconnaissait malgré tout une spécificité à ces biens à eux confiés. Si les esclaves faisaient faillite, le maître était responsable jusqu'à concurrence du montant du pécule. Au cas où l'esclave faisait des dettes, il n'avait à rembourser qu'un total inférieur ou égal à la valeur du pécule.
Quant à l'autonomie quotidienne et concrète dont jouissaient ces esclaves managers, elle était souvent très grande, surtout s'ils possédaient un pécule. Dans plusieurs exemples que nous connaissons ou dont parlent les textes juridiques, nous voyons que le maître n'était au courant ni du détail des affaires menées par l'esclave, ni même de la santé de son entreprise. Ainsi, l'esclave et futur pape Calliste, qui exploitait une petite banque à Rome vers la fin du IIe siècle, fit faillite sans que son maître Carpophore ait été mis au courant de ses difficultés financières.
CHÂTIMENTS CORPORELS, TORTURES ET ABUS SEXUELS
Cela posé, et étant donné le peu que nous savons des réalités auxquelles étaient confrontés les esclaves prolétaires comme gestionnaires, que pouvons-nous dire de leur état ? Nous risquons sans cesse de le concevoir de façon à la fois trop douce et trop rigoureuse. Trop douce surtout. Car nous oublions volontiers, par exemple, que les châtiments corporels étaient légalement réservés aux esclaves, ou qu'un esclave était systématiquement torturé à chaque fois qu'on l'interrogeait dans le cas d'une enquête policière. Nous négligeons aussi le fait que les esclaves des deux sexes étaient, communément et de l'aveu de tous, les jouets sexuels de leurs maîtres.
Cependant, nous ne parvenons pas à nous rendre compte que, depuis toujours, les Romains possédaient une conscience très claire de l'humanité de l'esclave. Celui-ci, certes, était une chose faisant partie du patrimoine de son maître, mais on savait très bien, en même temps, que c'était un homme ou une femme. Cette conscience ne pouvait pas ne pas avoir quelques conséquences, au moins culturelles.
D'autre part, dans le monde romain, ou du moins dans les régions où les esclaves étaient les plus nombreux, des esclaves travaillaient dans tous les secteurs de l'économie et dans tous les types d'activités. Presque toujours, ils étaient subordonnés aux hommes libres, remplissaient les fonctions d'exécutants, étaient chargés des tâches les plus ingrates. Il n'était pas rare toutefois que travail libre et travail servile coexistent dans le même secteur. Ce sont uniquement les proportions qui changeaient, en fonction du temps et du lieu. Ainsi, du IIe siècle avant J.-C. au IIe siècle ap. J.-C., les ouvriers agricoles d'Italie centrale et méridionale étaient très souvent des esclaves, comme nous l'avons dit. Au contraire, en Égypte, à toutes les époques, la plupart de ces ouvriers étaient des salariés, libres du point de vue de leur statut juridique. Les ouvriers produisant la céramique arétine étaient presque tous des esclaves ; mais il n'en était pas de même pour les céramiques du sud et du centre de la Gaule.
Si les esclaves prolétaires et managers sont difficiles à appréhender et à comptabiliser, cela est encore plus vrai pour d'autres catégories d'esclaves de la société romaine.
Pour commencer, les domestiques. Dans toute l'histoire, la fonction de domestique est celle que les esclaves remplissent le plus couramment et le plus constamment. A cet égard, l'Antiquité gréco-romaine ne fait pas exception. Dans l'ensemble des régions de l'empire, les très grandes familles possédaient des dizaines, voire des centaines de domestiques. Dans la seule ville de Rome, ceux-ci se comptaient au moins par dizaines de milliers.
Il était très rare qu'un ou une domestique fût de naissance libre. Il s'agissait soit d'esclaves, soit d'affranchis, hommes ou femmes. Par le tombeau collectif réservé aux domestiques de la maison de Livie, l'épouse d'Auguste, qui mourut elle-même en 29, nous voyons que sa domesticité se composait, pour plus de la moitié, d'esclaves et, pour le reste, d'affranchis. En 61 ap. J.-C., un des grands personnages du Sénat, le préfet de la Ville Pedanius Secundus, fut assassiné dans sa chambre à coucher par l'un de ses esclaves. On nous dit qu'à ce moment-là 400 vivaient sous son toit.
Dans les demeures aristocratiques, la spécialisation des fonctions était très poussée. Un intendant surveillait le nettoyage et l'entretien, et comptait sous ses ordres des esclaves spéciaux pour les divers appartements et la réception des hôtes. D'autres esclaves étaient chargés de veiller sur le mobilier, les meubles, les tapis, la batterie de cuisine, la vaisselle à boire et à manger, les provisions, les collections d'art, la garde-robe... D'autres encore étaient valets de chambre.
Quand le maître était invité à dîner à l'extérieur, il gardait auprès de lui, pendant le repas, un esclave qui restait debout au pied de son lit. Au retour, d'autres étaient chargés de le reconduire, et, la nuit, il fallait aussi des porteurs de torches et de lanternes. Pour se déplacer en litière, six à huit esclaves étaient nécessaires, des hommes vigoureux, souvent des Syriens ou des Cappadociens, vêtus d'une somptueuse livrée. Et comme, dans certaines maisons, chaque membre de la famille avait sa litière personnelle, le nombre de ces « lecticaires » était parfois si élevé qu'on leur préposait un chef.
ANTONIUS MUSA, AFFRANCHI ET MÉDECIN D'AUGUSTE
Évidemment, les Romains qui pouvaient profiter d'une telle domesticité n'étaient qu'une petite minorité. Bien des citoyens modestes possédaient toutefois des serviteurs esclaves, ne serait-ce qu'un ou deux. Sur beaucoup de stèles funéraires, la défunte ou le défunt est représentée accompagnée d'un serviteur ou d'une servante — le plus souvent, la servante assiste la femme à sa toilette.
Certains esclaves étaient la propriété personnelle de l'empereur. Du fait de la personnalité de leur maître, ils bénéficiaient souvent d'une situation privilégiée ils jouissaient ainsi parfois d'un certain prestige par rapport aux autres esclaves, tout en déployant eux aussi des activités très diverses, certains dans les propriétés foncières de l'empereur, ou dans ses mines, d'autres dans l'administration. Une bonne partie des « fonctionnaires » étaient alors, en effet, des esclaves. C'était par exemple le cas des employés des « bureaux palatins », qui correspondaient en gros à nos ministères.
Dans le palais de l'empereur, sur le Palatin, à Rome, Auguste, au tout début de notre ère, et ses successeurs, surtout Claude et Néron, ont mis en place une hiérarchie d'employés, en les recrutant parmi les esclaves et affranchis de leur maison. Ces bureaux impériaux étaient divisés en services, l'un chargé de la correspondance avec les administrateurs, par exemple les gouverneurs des provinces, un autre de recevoir et d'examiner les requêtes venues des sujets de Rome, les provinciaux, à titre individuel ou collectif, un autre de la gestion des finances... Les esclaves occupaient les fonctions de secrétaire, de traducteur du grec en latin, ou du latin en grec et de comptable. Les postes de responsabilité étaient tenus par des affranchis, certains devenus très puissants. Un affranchi de Claude se maria plusieurs fois richement, et la troisième fois avec une princesse juive de la famille d'Hérode ! Les sénateurs romains, souvent issus de vieilles familles, voyaient d'un très mauvais oeil ces réussites individuelles.
Dernière catégorie : ce que nous appelons les professions libérales, ainsi que les activités intellectuelles. Il y avait par exemple beaucoup d'esclaves parmi les médecins, qui remplissaient en même temps la fonction de pharmaciens : c'étaient eux, le plus souvent, qui préparaient les remèdes et les remettaient aux malades. Dans cette pratique, les Romains préféraient s'adresser à leurs esclaves ou anciens esclaves plutôt qu'aux étrangers, souvent grecs, qui exerçaient la même profession, et avaient mauvaise réputation. Caton le Censeur ne disait-il pas que les médecins grecs avaient fait serment d'assassiner les Romains ?
Lucius Domitius Ahenobarbus, un très important sénateur de l'époque des guerres civiles ier siècle av. J.-C., était soigné par l'un de ses affranchis. Antonius Musa, le célèbre médecin d'Auguste, était aussi un affranchi. Des tombes de proches de la famille impériale portent les noms d'autres esclaves médecins, par exemple Tyrannus, médecin de Livie. Au IIe siècle ap. J.-C., Apulée lui-même, qui pourtant n'était pas aussi riche, possédait, nous dit-il, « un esclave montrant en médecine une certaine compétence » .
Même chose pour les instituteurs et professeurs. Le maître élémentaire, ou litterator, était un esclave, qui instruisait à la maison les enfants du père de famille, ou bien parfois un affranchi ; certains enseignants affranchis tenaient école dans un lieu public, par exemple sous un préau ou un portique. Les enfants de Marcus Livius Salinator, consul à la fin du IIIe siècle av. J.-C., furent instruits par le poète Livius Andronicus, qui était son affranchi. Atticus, le beau-frère et ami de Cicéron, fit aussi instruire sa fille par l'un de ses affranchis.
Qui étaient les esclaves de l'Antiquité romaine ? Un groupe social nombreux, mais sûrement minoritaire, qui était employé dans tous les secteurs de la vie quotidienne. Un groupe social hétéroclite, fortement dominé, mais pas toujours pauvre, car la prospérité des esclaves dépendait de l'aisance du maître et de son bon vouloir. Un groupe mêlé à celui des hommes libres, dont il dépendait, et qu'il concurrençait, d'une certaine manière.
Rome était bien une société à esclaves. Pendant plusieurs siècles en effet des esclaves ont cultivé les terres des « villas » d'Italie, les plantations de l'époque antique. Mais ce n'est pas là la seule raison pour laquelle Rome était une société à esclaves. Elle l'était surtout parce que l'esclavage, comme institution, influait sur tous les aspects de la vie antique, économiques, juridiques ou sociaux.
Produire ou servir plus, avec moins : c’est l’injonction faite à tous les travailleurs, des chaînes de montage automobiles aux couloirs des hôpitaux, en passant par les salles de classe ou les bureaux de poste. Une violence sociale féroce dans laquelle les journalistes Julien Brygo et Olivier Cyran ont plongé pour écrire leur ouvrage Boulots de merde.
Basta! : Le titre de votre livre, Boulots de merde, se réfère au texte de l’anthropologue David Graeber sur les « bullshit jobs » [1]. Il y décrit les métiers absurdes qu’induit le capitalisme financier, tels que ceux exercés par les avocats d’affaire, lesquels s’ennuient prodigieusement au travail. Mais pour vous, les bullshit jobs ne concernent pas que les cols blancs, loin s’en faut. Pourquoi ?
Julien Brygo et Olivier Cyran [2] : Nous avons été séduits par cette idée de David Graeber selon laquelle, dans le capitalisme financier, des millions d’individus sont employés à ne rien faire d’utile, comme effectivement les avocats d’affaire : ils sont bien payés et très reconnus socialement, mais ils s’ennuient tellement au travail qu’ils passent leur temps à télécharger des séries ou à réactualiser leur page Facebook. Ceci dit, il nous semble que les « vrais » boulots de merde, ce sont quand même plutôt ceux qui sont exercés en bas de l’échelle sociale dans les secteurs du nettoyage, de la restauration, de la livraison à domicile, de la distribution de prospectus publicitaires, etc. Bref : des métiers pénibles où l’on paie de sa personne, qui participent à la croissance du PIB et à la baisse des chiffres du chômage.
Nous pouvons y ajouter les boulots « utiles » comme les infirmières, les professeurs ou les facteurs, dont les conditions se sont tellement dégradées qu’ils deviennent vraiment « merdiques » eux aussi. Nous avons voulu incarner ces vies et tracer un lien avec les gestionnaires de patrimoine et autres héros financiers tels que les journalistes boursiers, qui exercent des métiers nuisibles socialement : les gestionnaires de patrimoine font partie des organisateurs de ce qui est appelé béatement « l’optimisation fiscale » et qui prive la collectivité des recettes de l’impôt.
« À la faveur de l’entassement des richesses dans les mains d’une élite de plus en plus dodue et capricieuse, le secteur des tâches domestiques où l’on s’abaisse devant son maître se répand », dites-vous. Pouvez-vous détailler ?
Entre 1995 et 2010, dans le monde, le nombre de travailleuses domestiques a grimpé de plus de 60 %. 52 millions de femmes exercent ces « métiers ». Cette hausse correspond à la montée des inégalités. On revient à une économie de type féodale, une économie de la domesticité dans laquelle les plus riches sous-traitent leur confort en employant une nounou, ou bien une, deux ou trois bonnes. Le tout avec le soutien de l’État puisque, par exemple, la gauche plurielle de Lionel Jospin a instauré en France le subventionnement de tous ces métiers via les crédits d’impôts.
Des métiers que l’on croyait disparus, parce que réservés à une époque de semi-esclavagisme, refont leur apparition, comme les cireurs de chaussures, parfois avec l’étiquette « économie sociale et solidaire ». Suite à un appel à projets lancé en 2012 dans le département des Hauts-de-Seine, sous l’égide de Jean Sarkozy, le réseau « les Cireurs » a ainsi obtenu 50 000 euros de subvention au titre de « l’aide à l’économie sociale et solidaire ». Fondé par une diplômée d’école de commerce, ce réseau réunit des individus qui, en contrepartie du droit d’usage de l’enseigne (censée appâter le chaland), acceptent d’être auto-entrepreneurs. Pas d’indemnités en cas d’arrêt maladie, aucun droit aux allocations chômage.
Au lieu d’un salaire, le cireur touche un cachet horaire sur lequel il doit payer lui même une taxe de 23 %. De son côté, la structure démarche des centres commerciaux pour leur vendre l’implantation de ses « artisans cireurs ». Les cireurs paient de leur poche le matériel et l’habillement. S’ils n’ont pas les moyens d’investir, ils peuvent obtenir un prêt accordé par l’association pour le droit à l’initiative économique à un taux d’intérêt compris entre 6 et 8 % ! Au final, la rémunération du cireur est maigre, sa précarité totale. Mais on nous vend un métier « renouvelé », avec des gens qui travaillent « pour eux », sous prétexte qu’ils ne sont pas salariés.
« Je ne gagne pas un Smic, ça c’est clair », dit un cireur de chaussures que vous citez. Mais les auto-entrepreneurs ne sont pas les seuls à travailler à bas coût. Vous expliquez que des millions de salariés travaillent bien en-deçà du Smic.
On entend partout que le Smic c’est « l’ennemi de l’emploi ». Mais le Smic n’existe plus depuis longtemps. Il existe de nombreuses manières de passer outre le salaire minimum. Par exemple, le CDI à temps partiel, avec la pré-quantification du temps de travail. C’est ce qui a été négocié par les géants de la distribution de prospectus publicitaires, Adrexo et Médiapost. Les salariés que nous avons rencontrés travaillent 30% de plus en moyenne que ce qui est indiqué sur leur contrat, et que ce qui leur est payé. Un couple de retraités touchait à peine trois euros de l’heure, soit deux fois et demi moins que le Smic ! La convention collective de la restauration est un autre moyen de faire travailler les gens gratuitement : les heures supplémentaires ne sont pas payées. Résultat ? Les salariés sont payés 24 heures, et en font 60. Le reste étant – parfois – payé au black. Dans les secteurs où la France est championne – le tourisme, la grande distribution, l’hôtellerie-restauration… –, il y a au moins deux millions d’emplois payés entre 25 et 80 % du Smic !
Il y a en fait une vraie fascination du patronat pour le travail gratuit, et les dirigeants politiques s’empressent de leur donner des outils juridiques qui légalisent cette gratuité : prenons le service civique payé deux fois moins qu’un Smic – et même seulement 1/10e du Smic pour l’employeur – ; ou encore le contrat de professionnalisation auquel recourt beaucoup la grande distribution : pour 150 heures de formation théorique – qui consiste en fait à remplir des rayons ou à faire du nettoyage – l’entreprise touche 2 250 euros par contrat. Le dispositif coûte des millions d’euros aux contribuables chaque année.
Y a-t-il là une spécificité française ?
La grande distribution, c’est une spécialité française. Et le secteur est friand de boulots dégradés. Le projet Europacity (immense centre commercial à proximité de Paris, ndlr), du groupe Mulliez et de sa filiale Immochan, c’est la promesse de 10 000 boulots de merde. Autre secteur passionné par cette économie du « larbinat » : le tourisme. Dans les Alpes, des vallées entières sont de véritables réservoirs à larbinat : tout le monde travaille pour les quelques privilégiés qui peuvent se payer des sports d’hiver. Il y a des contrats prévus pour les CDI à temps partiels, les intermittents, les apprentis, les stagiaires, etc. Précisons que la France est aussi championne du monde des anti-dépresseurs et des médicaments, notamment pour supporter tous ces travaux infernaux.
Le secteur privé n’est pas le seul à malmener les travailleurs. Les fonctionnaires sont eux aussi essorés par les « restructurations » de services et les suppressions de postes en pagaille. Que vous-ont raconté les fonctionnaires que vous avez rencontrés ?
L’obsession pour la réduction des effectifs est un drame. Tout le monde semble s’accorder pour dire qu’il est important de réduire le chômage. C’est constamment dans la bouche des responsables politiques. Mais la phrase d’après, c’est : « Je m’engage à virer 500 000 fonctionnaires ». Parce qu’ils n’arrivent pas à se figurer que des métiers qui ne dégagent pas de marge financière puissent néanmoins être utiles. Tout doit être « rentable ». Nous payons des années de convergence idéologique entre les élites politiques et les détenteurs du capital. Les gens chargés de « réorganiser » drastiquement le CHU de Toulouse, où nous avons fait un reportage, sortent d’écoles de commerce. Ils ont officié chez Carrefour, Pimkie et Danone. Ils se retrouvent à gérer sur ordinateur de l’humain, alors qu’ils ne connaissent que les chiffres.
Les aides soignantes et les infirmières sont censées remplir des chiffres bêtement sans se poser de questions. Elles doivent soigner tant de malades en une journée, peu importent les spécificités des personnes malades ou les imprévus. Elles ont tant à faire en si peu de temps que leur travail est devenu impossible (Ndlr : lire notre article sur le sujet : Sauver des vies en temps de crise : le difficile quotidien des infirmiers). En fin de journée, elles sont épuisées et complètement stressées parce qu’elles ne savent plus si elles ont posé correctement telle perfusion, donné tel médicament à la bonne personne au bon moment...
Tous les services publics sont touchés par cette recherche de rentabilité. Les facteurs se sont ainsi transformés en vendeurs de systèmes de télésurveillance, ou en promeneurs de chiens. L’objectif est de soutirer de l’argent à cette importante manne financière que sont les vieux en France. Cela porte évidemment atteinte à la dignité des facteurs, qui ont toujours aidé les plus anciens au cours de leurs tournées, mais gratuitement ! Les policiers de leur côté sont devenus des machines à gazer des manifestants ou des réfugiés. Certains en ressentent un certain malaise. Être obligé de reconduire tant de migrants à la frontière chaque année, cela n’est pas sans conséquences mentales sur les personnes.
Vous expliquez que tous ces « remaniements » de services publics sont inspirés du « lean management », une méthode élaborée dans les années 1950 au Japon par les ingénieurs de Toyota, et revue par le très libéral Massachusetts Institute of Technology (MIT) aux États-Unis au début des années 1990. Comment cela se traduit-il dans le monde du travail ?
Le « lean management » est devenu la marotte des directions de ressources humaines, et s’immisce et se propage dans tous les secteurs du monde du travail : dans les multinationales ou les services publics, chez les gros industriels et les sous-traitants. Il consiste à imposer aux salariés de faire plus avec moins, en s’attaquant notamment à tous les temps morts : les pauses jugées superflues, les respirations qualifiées d’improductives, toutes les minutes qui ne sont pas « rentables ». Dans nos reportages, tout montre que les travailleurs n’arrivent pas à faire face à cette intensification du travail. Ce qu’on leur impose en terme de rythme et d’objectifs n’a plus de sens. Nous nous dirigeons vers un état de souffrance au travail généralisée. Il y a des vagues de suicides partout. Et on parle là des secteurs de la santé ou de l’éducation : ce sont des secteurs fondamentaux de notre vie sociale.
Tout cela ne se fait-il pas avec le prétendu assentiment des salariés, que l’on somme de participer au changement organisationnel ?
Si. C’est toute la perfidie du « lean management ». On donne aux salariés l’illusion qu’ils peuvent changer le système ; en fait on les oblige à accepter de se faire humilier. C’est le principe de la bonne idée rémunérée chez PSA : 300 euros pour l’idée simple, 500 euros pour la super idée, 1 000 euros pour l’excellente idée. On fait croire aux salariés qu’ils sont d’accord et qu’ils valident le système. Alors que c’est faux, bien entendu. Neuf salariés sur dix pensent qu’ils ont besoin de plus de collègues, et de plus de temps pour pouvoir bien faire les choses. Un infirmer de Toulouse nous a expliqué qu’il a besoin de moins de produits anesthésiants lorsqu’il prend le temps de parler avec ses patients avant de les endormir. Mais ce n’est pas du tout intégré par la nouvelle organisation. Il doit faire vite, endormir tant de patients en une journée, peu importe si pour cela il doit consommer plus de produits. Toute cette organisation du travail a des effets criminels : il y a eu quatre suicides cet été à l’hôpital de Toulouse.
En France, la « loi travail », qui a fait l’objet d’une intense mobilisation durant l’année 2016, a-t-elle pour conséquence d’entériner ces méthodes ?
Avec cette loi, qui vise à faire passer le code du travail au second plan, on s’éloigne encore davantage du principe « une heure travaillée = une heure payée ». Elle est taillée sur mesure pour les entreprises qui veulent en finir avec le salariat. L’article 27 bis précise par exemple qu’il n’y a pas de lien de subordination entre les plate-formes de mise en relation par voie électronique comme Uber et les auto-entrepreneurs qui travaillent pour elles. C’est ce lien qui définit le salariat et permet entre autres aux travailleurs d’aller aux Prud’hommes faire valoir leurs droits. On désarme complètement les travailleurs, alors qu’ils subissent un vrai lien de subordination – ce sont les plate-formes qui leur donnent du travail, évaluent les travailleurs et les sanctionnent – sans les compensations garanties par le statut salarié.
Un livreur à vélo pour une « appli » de repas à domicile le souligne dans notre livre : « Pour arriver à un salaire intéressant, il faut travailler une soixantaine d’heures par semaine. Sur ce revenu, il faut payer environ 23% d’impôts au titre de l’auto-entrepreneuriat. L’arnaque totale. T’es taxé alors que eux, tes patrons, ils ne paient aucune cotisation sociale. » Les livreurs sont incités à aller très vite, quitte à frôler les accidents, étant donné qu’ils sont payés à la course. Et celui qui tombe de son vélo, il se fait non pas virer, mais « éliminer ». Il « quitte le jeu », en quelque sorte. Il ne touche plus aucun salaire, ni aucune indemnité. C’est un système d’une violence incroyable, qui se fait passer pour cool, jeune et dynamique. Les livreurs n’ont pas le droit au scooter, ils ne doivent rouler qu’à vélo – qu’ils doivent se procurer eux-mêmes – parce que cela donne une image écolo à l’entreprise...
Vous reprochez aux médias leur complicité avec ces conceptions très libérales du travail...
Les médias jouent un rôle central dans la diffusion de cette idée sous-jacente que la précarisation est nécessaire. Il faut travailler pour avoir une existence sociale quels que soient l’emploi et les conditions de travail. Le fait de donner chaque mois les chiffres du chômage nous plonge dans une vision statisticienne du monde, avec cet objectif de faire baisser le chômage quoi qu’il en coûte. Les journalistes relaient avec beaucoup de zèle cette idée selon laquelle « mieux vaut un mauvais travail que pas de travail du tout ». Cela devient légitime d’accepter un boulot de merde simplement parce qu’il est proposé. Évidemment, pour rien au monde les journalistes ne feraient ces boulots de merde. Nous avons là une vision de classe.
Les médias jouent aussi beaucoup avec la culpabilisation du chômage, en répétant sans cesse à quel point c’est honteux de ne pas travailler, et en enchaînant les « Une » sur les avantages de l’auto-entreprenariat. Nous sommes étonnés de constater, même autour de nous, à quel point les gens ont honte de dire qu’ils touchent des prestations sociales. Alors que cet argent, les gens l’ont cotisé, via leurs boulots antérieurs. Ce sont des garde-fous qui ont été mis en place pour éviter que des gens ne tombent dans la misère totale.
Les médias sont par ailleurs très sévères quand ils décrivent les luttes sociales, comparant volontiers les grévistes avec des preneurs d’otages, ou les manifestants avec des casseurs. Entre ces jugements très négatifs et la répression qui va grandissante, les luttes collectives peuvent-elles se faire une place, et redonner du sens au travail ?
Il nous semble que le patronat va tout faire pour imposer l’idée selon laquelle il faut qu’on accepte cette société de mini-jobs, sans salaire minimum, avec des contrats « modernes », c’est-à-dire au rabais, davantage proche de l’auto-entrepreunariat que du salariat avec ses « acquis » sociaux qu’ils jugent « insupportables ». Au niveau juridique et législatif, tout est bouché. L’inspection du travail est attaquée de front. Les procédures prud’hommales engendrent parfois plus de cinq ans d’attente – et de paperasse – pour obtenir réparation et se faire rembourser l’argent volé. C’est un combat très inégal.
La criminalisation des mouvement sociaux et la répression des luttes collectives répondent à l’obsession politique clairement formulée qui vise à désarmer la CGT : ils veulent empêcher les travailleurs de reprendre le contrôle de leur travail et d’exercer leur capacité de nuisance sociale afin d’inverser un rapport de force. Cela indique que le patronat et ses relais politiques sont prêts à un affrontement, qu’ils exigent même la violence de cet affrontement.
Ils veulent faire sauter les derniers verrous, ils veulent une société sans filets, où quelques privilégiés auront accès à des métiers survalorisés socialement et correspondant même à des compétences, tandis qu’en bas, ils poseront les jalons d’une société de logisticiens du dernier mètre payés à la tâche, esclaves des machines et de l’auto-exploitation auquel le capitalisme les auront assignés presque naturellement. Et lorsque le logisticien sera remplacé, il pourra toujours louer sa maison, sa guitare, sa voiture, pourquoi pas vendre père et mère, pour ne pas sombrer dans la misère ni « vivre avec la honte » d’être un « assisté ». On va sans doute aller vers une radicalisation des mouvements sociaux. Avec une grande répression derrière. C’est la seule possibilité pour le libéralisme économique de continuer à structurer nos vies : par la force.
Propos recueillis par Nolwenn Weiler