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Le serment consiste en l’énoncé oral et ritualisé d’un texte, qui peut être écrit, et qui est composé d’une ou de plusieurs formules. Celles-ci énoncent les autorités invoquées (Dieu, les saints, les Évangiles), attestent la vérité d’une cause ou d’un témoignage, ou établissent, généralement pour un temps déterminé, les obligations du ou des prestataires. Au Moyen Âge, dans tous les cas, la prestation de serment était codifiée, elle alliait des gestes et des paroles normées, et s’appuyait souvent sur des objets et des écrits. Le parjure amenait la menace de la punition divine sur le pécheur, sans compter les châtiments temporels, notamment dans le contexte judiciaire ; il jetait aussi l’opprobre sur le coupable. Son châtiment relevait de la juridiction ecclésiastique : l’Église développa, aux XIIe et XIIIe siècles, la possibilité d’une intervention ratione peccati dans les affaires où un serment avait été violé (laesio fidei), mais elle démontra également une certaine ambiguïté à l’égard de l’usage du serment, considéré comme invalide s’il était contraire à l’intérêt public et aux bonnes mœurs ou s’il mettait en danger le salut de l’âme ou du corps. Les travaux récents suggèrent même que l’évolution se fit dans le sens d’une sécularisation du serment, que renforçait la place croissante qu’y prirent les notions d’honneur et de bien commun. Subsistent cependant à cet égard des différences chronologiques régionales qui restent encore à explorer. Machiavel salue ainsi le maintien de la vertu politique en Allemagne, où les citoyens versent leur écot en bonne et due forme sur la base du seul serment fiscal. Boccace dépeint, dans le premier livre du Décameron, les agissements du notaire Ciappelletto, qui parvint à multiplier les faux témoignages sous serment, « les serments étant alors considérés en France comme sacrés ». Dans le cas anglais, il fallut attendre la seconde moitié du XVe siècle pour observer un recul de la juridiction des cours ecclésiastiques sur les cas de parjure.
Paolo Prodi a caractérisé la société de la fin du Moyen Âge comme une « société jurée », une expression qui rend compte de l’universalité du serment. Cette appellation reflète notamment l’élasticité du serment comme outil juridique : il pouvait par exemple intervenir à chaque étape importante de la procédure judiciaire, sous la forme d’un affidavit, mais on y avait également recours de manière systématique pour la collecte des informations au cours des enquêtes. Le serment fondait aussi une légitimité : il exprimait les obligations liées à la détention d’une charge publique. Il apparaît donc comme un instrument essentiel dans la création d’un ordre administratif. Vers 1159, Jean de Salisbury écrivait qu’« il y a dans le serment un petit nombre de termes à partir desquels on peut aisément connaître ce qui n’est pas autorisé. Car le contraire du nécessaire est impossible et seules les choses illicites contredisent ce qui convient d’être fait. »
Le serment jouait donc un rôle normatif et pliait l’individu au service de la communauté. Cette dimension est reflétée dans la place que le serment occupe dans les ouvrages de théorie politique, où il apparaît comme le moyen de lier ceux qui exercent des responsabilités d’ordre public à leurs obligations au service du bien commun
Le serment intervenait en outre dans la pratique politique. Le serment du couronnement contribuait à définir « l’office royal », et il permettait de défendre les libertés face aux empiètements des gouvernements. Le nouveau roi recevait quant à lui le serment de fidélité ; on y eut recours de manière fréquente dans les conflits frontaliers, afin de départager les allégeances. Dans le cas de l’Angleterre, on voit que le roi pouvait aussi, dans les moments de crise politique ou militaire, réclamer le serment, voire l’hommage, de tous les hommes libres. Le serment permettait, enfin, de créer ou de consolider les associations : les communes urbaines comme les programmes des réformateurs politiques étaient fondés sur le serment mutuel.