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La question du rapport de l’industrie et des entreprises allemandes avec la dictature nazie, et de leur degré de responsabilité dans la politique du nazisme, s’impose dès les années 1930. Le célèbre photomontage de John Heartfield («J’ai derrière moi des millions de marks») symbolisait, avant même la prise de pouvoir, la conviction profondément ancrée à gauche qu’Hitler n’était qu’une marionnette du grand capital. D’après cette thèse vivement débattue avant et après la guerre, et devenue officielle dans les territoires d’influence soviétique à partir de 1935, la soif impérialiste de profit et la peur de la révolution auraient conduit la grande industrie à miser sur la dictature tyrannique d’Hitler et sur sa logique guerrière; cette position trouva vite des sympathies à l’Ouest aussi: ces arguments semblaient plausibles aux marxistes de salon anglais et aux émigrants allemands, mais aussi à certains fonctionnaires antitrust de l’administration de Roosevelt, qui se passaient de cadre théorique. Il s’établit ainsi dans l’immédiat après-guerre une alliance singulière entre marxistes et libéraux, sociaux-démocrates et représentants de l’École de Francfort, qui voyaient dans les procès de Nuremberg la conséquence logique du comportement des grandes entreprises avant 1945. Mais lorsque l’Union soviétique en tira la conclusion dans sa zone d’influence, et en particulier dans la zone d’occupation soviétique, qu’il fallait par principe rejeter la propriété privée des moyens de production, les Américains ne purent plus la suivre. La nécessité de dissoudre les trusts et de ramener les criminels à la raison n’impliquait aucune remise en cause de l’ordre économique, à savoir l’économie capitaliste. Au contraire: grands groupes et industriels, en procès à Nuremberg quelques années plus tôt, redevenaient utiles pendant la Guerre froide. Cette contradiction dans la politique américaine explique le caractère sensible de cette question dans l’après-guerre: d’une part, les Américains avaient eux-mêmes jugé devant un tribunal, et stigmatisé aux yeux de l’opinion, la culpabilité de la grande industrie allemande; d’autre part, ces mêmes Américains empêchaient toute mesure de lutte contre la puissance de la grande industrie et la découvrirent comme alliée au plus tard au paroxysme de la Guerre froide.